Quand le voyage m’a demandé de ralentir

Après cinq jours bouleversants au cœur de la jungle de Gunung Leuser, suivis de quelques jours plus calmes au bord du lac Toba, le moment est venu de reprendre la route. À ce stade du voyage, mes plans initiaux prévoyaient de continuer à longer Sumatra vers Padang, puis de rejoindre les îles paradisiaques de Mentawaï. Mais une fois encore, la réalité m’a rattrapé. Les inondations meurtrières qui ont frappé l’île, détruisant routes et villages, m’ont forcé à revoir mes intentions. Bien qu’il fût encore possible de rejoindre Padang par avion et de poursuivre ensuite vers les Mentawaï en bateau, quelque chose en moi me disait que ce n’était ni le moment ni la place pour un voyageur comme moi. Voyager au sac à dos, dans un contexte aussi fragile, au milieu de populations locales en pleine difficulté, ne me semblait ni juste ni approprié.

J’ai donc pris une décision que je n’avais pas anticipée : écourter mon séjour à Sumatra et changer complètement de trajectoire. Logiquement, la suite aurait dû se faire sur l’île de Java. Mais là aussi, j’ai senti que quelque chose bloquait. La fatigue accumulée, le choc émotionnel des jours précédents, et mon état d’esprit du moment ne me permettaient pas de me projeter dans une nouvelle aventure intense, faite de volcans, de treks et de déplacements incessants. À cet instant précis, je n’avais plus envie de courir après les expériences. J’avais besoin de ralentir, de me poser, de respirer, et surtout de faire un premier vrai bilan de ce voyage.

C’est ainsi que j’ai décidé de mettre Java de côté, au moins temporairement, et de poser mon sac à Bali. Non pas comme une destination finale, mais comme une parenthèse. Une île où tout resterait possible, où je pourrais aussi bien repartir vers l’est de l’Indonésie pour reprendre mon tracer selon le plan que continuer sur mes pas vers l’ouest, sans pression.

Pourtant, là encore, la rencontre avec Bali ne s’est pas faite comme je l’imaginais. J’arrive en début de soirée et découvre une ville chaotique, noyée dans un trafic permanent, le bruit incessant des scooters, la chaleur lourde et étouffante. Moi qui pensais retrouver une île paisible, presque spirituelle, je me retrouve face à un contraste brutal. J’avais également fait un choix discutable : m’installer à Canggu, un village largement investi par les touristes étrangers. Un choix que je ne renie pas totalement, car à ce moment-là, j’avais simplement besoin d’être entouré de voyageurs, de sentir une forme de normalité, de me rassurer après des semaines physiquement et mentalement éprouvantes.

Finalement, ces premiers jours à Bali ont été consacrés au repos. Vraiment. Bien manger, dormir, reprendre des forces, faire mes comptes, remettre un peu d’ordre dans mes pensées. J’ai pris du recul, observé, et surtout, je me suis écouté.

Et c’est là qu’une évidence a commencé à émerger. Voyager au sac à dos, de cette manière-là, n’est peut-être pas l’expérience que j’imaginais. Avant de partir, je savais que cela pouvait ne pas me convenir. Je savais que ce voyage pouvait me bousculer, me décevoir, me confronter à mes limites. Et je savais aussi que je n’avais rien à prouver à qui que ce soit. Après presque un mois de voyage, à enchaîner les déplacements, à dormir dans des lieux parfois inconfortables, à toujours devoir anticiper la suite : où dormir, comment se déplacer, quoi faire… J’ai compris que cette forme de voyage m’épuisait plus qu’elle ne me nourrissait.

Je ne remets absolument pas en question le voyage en lui-même. J’aime profondément découvrir le monde, m’émerveiller devant les paysages que nous offre mère nature, rencontrer d’autres cultures, d’autres façons de vivre. Mais voyager ainsi, sans repères, sans stabilité, dans une incertitude permanente, me demande une énergie que je n’ai plus envie de fournir. Pour moi, le plaisir s’est peu à peu transformé en fatigue constante.

Mes plans ont déjà beaucoup changé, et ils continueront probablement d’évoluer. À l’heure où j’écris ces lignes, je sais déjà que je ne ferai pas les trois mois et demi initialement prévus. Néanmoins, j’ai encore des choses à découvrir en Asie, encore l’envie de me challenger un peu, de franchir ce premier mur de déception. Mais après un dernier défi, je rentrerai. Sans regret. Avec la sensation d’avoir accompli mon rêve, d’avoir appris énormément; sur le monde, mais surtout sur moi-même.

Ce n’est en aucun cas un échec. Bien au contraire. Je suis fier d’avoir osé partir, d’avoir quitté ma zone de confort comme je ne l’avais encore jamais fais, d’avoir vu de mes propres yeux des réalités que je ne connaissais qu’à travers des écrans. Fier d’avoir rencontré des personnes formidables, d’avoir vécu des moments forts, parfois beaux, parfois difficiles. Ce voyage m’a transformé. Et même si la route ne ressemble pas à ce que j’avais imaginé, elle m’a mené exactement là où j’avais besoin d’aller.

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Mon itinéraire de départ : la carte de mon aventure